14.05.2009
La fin de l'époque où la noblesse gastronomique régnait...
"A l’époque je me souviens de nos merveilleux banquets, je me souviens de menu à deux entrées (avec saumon sauvage, foie gras et escargots de bourgogne) avec une viande forte (si possible un tantinet faisandée), un trou normand, un poisson au four (une belle lotte), un magistral plateau de fromages ET deux ou trois desserts, suivi de l’étonnant chariot de mignardises qui accompagnait un grand carafon de café avant de s’attaquer à la grande parade des digestifs dans le fumoir. Je revois Fernand Point qui dans ses cuisines, une flûte de Bollinger à la main (façon XIXème), faisait braiser une poularde uniquement pour faire patienter l’impérial repas qui suivait. Je me délecte encore de la poularde Demi-Deuil d’Eugénie Brazier et de ses incomparables truffes du Périgord, du Canard Colvert à l’Orange de Paul Bocuse, de l’agneau noir en croûte de la Mère Bourgeois que nous savourions avec un Grand Echézeaux 49, du homard bleu rôti en cocotte de chez Pic avalé à grand coup de Haut Marbuzet 47. Je revois des fraises baignant dans de la chantilly maison en bord de Saône, je revois des dimanches de toujours, des repas de douze heures, des engueulades quant à la cuisson du veau de lait, des mottes et des mottes de beurre passées pour saisir un cœur de filet d’Aubrac. La guerre nous avait donné faim, une faim de toujours, un faim insatiable, intarissable. De plus Fernand qui avait rouvert son restaurant depuis 46 (ayant refusé de servir l’Etat major Nazi qui voulait faire de son restaurant le leur) voulait visiblement rattraper pratiquement 4 années de carence culinaire. Son estomac prenait cette revanche à cœur. Je me souviens de cette envie de liberté intense qui nous poussait chaque jour à nous réinventer. Il est vrai qu’en ces temps là où la misère avait tout raflé, Dieu n’étai plus un sauveur. Nous étions plus tournés vers les ailes de poulet que vers les ailes des angelots et la bonne ripaille avait cette notion de sacré. Faire bonne chère reprenait tout un sens, les canons de la beauté changeaient petit à petit, nous aimions le dodu, le potelé, le grassouillet, nous aimions les odeurs fortes et le graillon, nous aimions les termes « rassasier », « repus », « ventrée », l’ivresse du « trop-plein ». Aujourd’hui, je n’ai plus trop d’appétit, l’âge apporte cette bien triste tare et lorsque je regarde les menus des restaurants ou que je vois dans le téléviseur, un maigrichon s’extasier devant une tomate du marché, je me dis qu’il est largement temps pour moi de tirer ma révérence."
10:51 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note



Commentaires
Mais quel age as tu donc ?
Ecrit par : ZORG | 14.05.2009
Tout d'abord merci Zorg pour le petit mot sur l'Hommage à mon grand-père, ça me touche beaucoup.
Concernant mon âge, j'ai 30 ans et souvent l'impression de m'être trompé d'époque, je suis en quelque sorte un nostalgique des temps immémoriaux...
Et en tant que fin gueulard j'aime à rendre hommage à tous ces grands noms de la cuisine d'après guerre.
Bien à vous.
Ecrit par : Victor Motraz | 14.05.2009
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